Le Lundi 4 janvier 1943

septembre 19, 2011

Thomas Mann, Pacific Palisades

Vent de foehn, très chaud à midi. Ce matin, me suis promené en montant la côte. Ai travaillé après le petit déjeuner ; j’arrive presque à la fin. Suis monté, ai fait la manucure, le shampoing et le rasage, me suis rassis et ai écrit, exactement jusqu’au signal du lunch, les dernières lignes de « Joseph le Nourricier » et donc de « Joseph et ses frères ». J’étais à la fois ému et triste. Mais c’est ainsi, c’est fait, tant bien que mal. J’y vois bien plus un monument de ma vie qu’un monument de l’art et de la pensée, un monument de ténacité. – K. était émue. Il est arrivé beaucoup de courrier. J’ai fait la sieste, un peu agité. Après le thé, ai travaillé avec Konni. Quand je suis sorti prendre l’air, j’ai eu une conversation avec la « jolie fille», la fille d’Huldschinsky, qui était en pantalon et attendait l’auto du jardinier. Ai été saisi par la beauté de son nez, de ses yeux et de sa bouche. – Ai fini de lire Raskolnikov. Tout de suite après le dîner, ai donné lecture à K., Borgese et Medi des deux paragraphes de conclusion. Impression réconfortante, grande émotion de Medi. Il y a eu du champagne. Frank a téléphoné, ému. – Les Russes avancent vers les champs pétrolifères de Krozni.

André Gide, Tunis

Visite du petit Charles Pérez, qui continue à prodiguer ses soins aux blessés des bombardements, engagé volontaire dans la brigade de secours. Il dit qu’on entend encore les appels de cinq familles ensevelies sous les décombres du « Foyer du Combattant », grand immeuble de ciment armé, qui s’est écroulé tout entier, couvrant d’épais blocs de maçonnerie ceux qui s’étaient réfugiés dans les caves… Ces blocs énormes ne peuvent être soulevés que par des grues puissantes, que l’on attend de jour en jour. On parvient à envoyer aux emmurés de l’oxygène qui les maintient encore en vie.
Charles Pérez me quitte pour aller faire un bout de toilette chez ses parents ; occupé de jour comme de nuit, il n’a pu rentrer chez lui ni se dévêtir depuis huit jours.

Klaus Mann, New York

Appel sous les drapeaux. Grand Central Palace.

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Le vendredi 6 juin 1941

novembre 19, 2010

Michel Leiris, Paris


Certains s’étonnent, s’indignent – et j’ai été du nombre – de l’attitude des Français dans la défaite : abandon complet, soumission absolue au vainqueur, réaction policière, toutes les formes de la lâcheté. L’on a cette idée mystique qu’après la catastrophe militaire, après être descendu au plus bas, il doit, nécessairement, s’opérer un redressement. L’on va jusqu’à s’imaginer que la défaite pourrait être une salutaire leçon. L’on ne voit pas la vérité, qui est beaucoup plus simple : cette débâcle militaire – et là, tous sont d’accord – fut avant tout le signe d’une profonde décomposition ; il n’y a nulle raison pour que cette décomposition ne persiste pas, postérieurement, à la défaite ; pourquoi une telle défaite – qui n’a pas été un accident mais un signe, et, à proprement parler, une « sanction » – serait-elle le point de départ d’une recomposition ? Il est naturel que l’état de pourriture qui nous a menés là ne soit pas diminué, mais accru, du fait que maintenant nous en sommes là. Les Français n’ont rien fait quand ils avaient quelques armes ; ils feront moins encore maintenant qu’ils n’ont plus rien.

Vie à l’étouffée, à l’étuvée, comme sous un boisseau ou derrière un masque. Impression de brouillard, pénétrant jusqu’à la liquéfaction. Comme une pluie ténue mais persistante, et dont le ciel ne se débarrassera jamais, le temps coule.

André Gide, Paris

« Désinvolture » ; oui, c’est bien le mot qui convient, et Montherlant l’emploie à merveille. Il excelle à bailler pour vertu (qui plus est : pour vertu rare) et « liberté d’esprit », ce qui, je le crains, n’est qu’égoïste désintéressement de la chose publique. Il cite avec complaisance un mot de Gourmont et l’on sent bien que, lui de même, la guerre « ne le gêne pas ». Quantité de gens restent assez fortunés pour n’avoir pas beaucoup à pâtir des restrictions, et tiennent l’état présent pour mieux que simplement supportable. Il y aurait hypocrisie de leur part à ne point le reconnaître simplement et à prendre une mine contrite, car la misère d’autrui les touche peu et ce n’est pas la sympathie qui les gêne ; mais il n’y a pas là de quoi se vanter. Les discours du « rat qui s’est retiré du monde », qu’il soit artiste ou philosophe, sentent toujours un peu le fromage.

Jean Guéhenno, Paris


Vichy nous mène à la guerre avec l’Angleterre. Il livre à l’Allemagne les aérodromes de Syrie. La vieille Clio nous raille. Ah ! vous ne vouliez plus la guerre. Vous ne vouliez pas vous battre. Eh bien, vous rapprendrez à vous battre en vous battant les uns contre les autres, pétainistes contre gaullistes. Il n’y a pas de guerre plus atroce, plus belle.

Je ne note plus ici les triomphes de la Wehrmacht. Ils sont trop et ne résolvent rien. La Wehrmacht, la « puissance de défense » de l’Allemagne la défendait la semaine dernière dans l’île de Crète, à deux mille kilomètres de Berlin. Elle l’a occupée pour plus de sûreté.

Hommes d’honneur. Brasillach, officier prisonnier, libéré par l’autorité occupante pour diriger à Paris un de ses journaux. Il expose à la librairie Rive gauche (Rive gauche du Rhin, disent les étudiants) le prix de sa libération, c’est un livre : Notre avant-guerre, où ce Français courageusement dénonce, pour le compte de Hitler, les faiblesses de la France.

Autre collaborateur : X… Célèbre par ses « alternances », mais aussi par la constance de sa fatuité et de son cynisme. Un jeune centaure imbécile, moins homme que cheval. Il faut qu’il piaffe, qu’il caracole. Serait-ce dans la boue et la merde. Cela éclabousse les autres, mais lui fait à lui une auréole. Homme de lettres accompli aussi brillant que vide. Vedette. Enfant gâté de cinquante ans qui mériterait d’être fouaillé, mais qui y trouverait, pour peu qu’il y eût un public, trop de plaisir.

Je le rencontre l’autre jour à la porte de la N.R.F. Il s’étonne que je ne sois pas encore révoqué. « Vous êtes donc venu à Paris, lui dis-je, et vous comptez y rester ? – Oui, répond-il, quelques mois, jusqu’aux premiers froids. » Le calendrier de ce ténor empâté ne comporte qu’un éternel été. Il surveille sa gorge et sa voix. Le moindre courant d’air le chasse de Paris à Marseille, à Alger, à Biskra. Mais où qu’il soit, il continue son petit commerce vaniteux. Il a profité des beaux jours pour venir signer avec les nouveaux impresarios quelques nouveaux contrats. Est-ce sa faute si ces impresarios représentent aujourd’hui Hitler ou Goebbels ?

Le même X…, comme je me plaignais qu’on respirât mal de ce côté et que l’air fût plein de poisons. « Oh ! me dit-il, j’aime encore mieux le poison feldgrau que le poison de sacristie. » Cela pour séduire l’anticlérical qu’il me croit être. Sorte de don Juan pédéraste, il fait l’esprit fort. Il aime qu’on pense de lui qu’il a vu l’ombre du Commandeur la dernière nuit, et, bien entendu, sans trembler. Il ne lui déplairait pas qu’on croie qu’il accumule les péchés. Il soigne sa biographie, et s’il pense à la dernière scène, veut une mort éclatante de pécheur foudroyé ou repenti. L’important sera qu’on en parle. Littérature.

Adam Czerniakow, Varsovie


Le matin, la Communauté. Le major Przymusinski, de la police polonaise, est venu nous annoncer que dix policiers du VIIème commissariat sont malades du typhus. Par conséquent, nous devons ouvrir une maison d’arrêt pour 100-150 détenus.

Je suis allé voir Auerswald. J’ai reçu Gancwajch en présence de Zundelewicz et de Szerynski. Il m’a informé qu’il fera savoir à ses supérieurs que le personnel du « 13 » devra désormais être sous les ordres du Service d’ordre, non comme un tout, mais de façon dispersée, avec une section spéciale au poste central, tandis que chaque commissariat procédera au contrôle des prix.

Le lundi 13 mai 1940

juin 21, 2010

Erwin Rommel,  près de Dinant (sur la Meuse). A sa femme


Très chère Lu – Tout est merveilleux jusqu’à présent. J’ai pris une avance sur mes voisins. Je suis complètement enroué à force de donner des ordres et de crier. J’ai tout juste eu trois heures de sommeil et un repas de temps en temps. A part cela, en pleine forme.

cité par Claude Simon dans le Jardin des Plantes (Pléiade, p.960)

André Gide, Vence

Cette inquiétude consiste, quoi que je fasse, à m’interrompre en me disant soudain que j’aurais d’abord quelque chose de mieux à faire; quelque chose que je n’ai pas encore fait, alors que j’aurais dû le faire. Ainsi je me distrais souvent de la plus attachante des lectures pour, par exemple, me limer les ongles ou changer les lacets de mes souliers. Mon esprit ne parvient jamais, presque jamais à se détendre; il reste sur le qui-vive et branché sans cesse sur tout le monde extérieur. De sorte que, jouant sur le mot, je puis dire qu’il suffit d’un rien pour me distraire, ou que, selon l’acception courante, je ne suis jamais distrait.

Adam Czerniakow, Varsovie


Le matin, +5°C. J’ai reçu une deuxième liste de baptisés. Rentrées d’argent faibles – révolte des chefs de section. L’un des meches m’a déclaré qu’il se convertit seulement pour un certain temps, tout comme on s’assied dans le tramway. Un message de Josef, envahi par les poux. Ot stumy… etc. « Dieu a ainsi fait: Tu souffriras toute la vie. »