Le jeudi 11 novembre 1943

novembre 11, 2013

Bertolt Brecht, Los Angeles

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Steff collectionne de vieux disques avec des morceaux de jazz jadis célèbres. Il y eut là un commencement de musique populaire, elle atteignit quelques sommets et se déprava, le tout très vite. Dans ce genre de domaine, rien ni personne n’arrive à quoi que ce soit. Après leur premier opuscule, les écrivains sont attirés à Hollywood et pressés comme des citrons en un tournemain. Ils n’écrivent pour personne. Tous boivent. Voir dans ce milieu Döblin et Heinrich Mann est éprouvant. Ils ne réussissent tout simplement pas. H. M. n’a pas l’argent pour appeler un médecin, et son cœur est usé. Son frère, avec la maison qu’il s’est fait bâtir et 4 ou 5 autos, le laisse littéralement crever de faim. Nelly, 45 ans seulement, vulgaire et d’une joliesse grossière, a travaillé dans une blanchisserie, elle boit. Tous deux sont installés dans une très petite villa d’Hollywood, étouffante, sans jardin, avec de pauvres meubles et les rares livres de Mann sauvés du naufrage. Et, parlant un jour du retour, il dit encore : « est-ce qu’on pourra emmener ses affaires, est-ce que cela ne reviendra pas trop cher ? À mon âge, je ne voudrais pas repartir encore une fois de rien. Plutôt rester ici. » Mais maintenant, évidemment, il sait qu’il ne peut rester ici s’il ne veut pas mourir de faim. « Si je vois encore un quelconque Ebert saluer l’armée invaincue devant la Porte de Brandenbourg, je vide tout un revolver, il n’a pas besoin d’être chargé. »

Jean Giono, Manosque

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Cette nuit, de nouveau alerte. La sirène sonne à 2 heures et demie. Je vais rassurer ma mère qui dormait d’ailleurs et n’avait pas entendu. Au surplus ce que je prenais pour le commencement de l’alerte était la fin. Je n’avais pas entendu le premier avertissement (vers 1 heure, je crois). Ce matin à 9 heures gros passage d’avions très haut.

La légende. Cette fois c’est Le Petit Marseillais qui annonce que j’ai touché 4 million ! Il en profite pour faire un parallèle avec Verlaine qui, dit-il, lui est mort dans la misère.

Commencé le texte sur Virgile. Je relis la Correspondance de Stendhal par le commencement, quand il avait 17 ans et qu’il écrivait à sa sœur Pauline.

À midi moins le quart, de nouveau alerte. J’étais en ville. Tout le monde court. Les agents sifflent et font rentrer les gens, arrêtent les autos, vident les cafés. Je fais un tour pour tâcher de rencontrer Aline qui doit rentrer de l’école à cette heure-ci. Quand je passe sur le boulevard de la Plaine, c’est déjà désert et c’est tout juste si devant le commissariat on ne m’enjoint pas se circuler. J’arrive ici et c’est le plus beau temps du monde, allègre et tiède, grand soleil, le calme, les feuillages d’or, le ciel bleu. Plus de bruit, tout le monde s’est terré. Sonne midi dans une splendeur de Paradis terrestre.

(…)

Léon Werth, Bourg-en-Bresse

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Le rêve se constituerait-il des magasins d’accessoires, qu’il utiliserait selon ses besoins ? D’un rêve, dont le motif était la réapparition du maire en fuite, je retiens seulement ceci : le maire est d’abord coiffé d’une casquette quelconque. Il la remplace par une petite calotte blanche, que je le prie d’ôter, car cette tâche blanche éclate, visible de partout, attire l’attention. Enfin, dans un dernier épisode il est coiffé d’une casquette noire, de forme peu courante, soutachée, dont les bords et la visière sont couverts d’ornements noir sur noir. Cette casquette, pendant le rêve, ne provoque en moi aucun étonnement. Mais, après le réveil, je l’identifie. C’est la casquette que portait il y a huit jours, dans le car de Tournus à Louhans, un grand voyou de roulottier, de « camp volant », terriblement élégant.

Sur le quai de la gare, deux officiers passent et repassent, relèvent le plan d’on ne sait quoi. Ils semblent gonflés au saindoux. Et ils font les importants, par pour nous qu’ils ne voient pas. Et sur le quai, il n’y a personne. Ils font les importants, pour eux-mêmes. Ils tapent du talon de botte et dressent la tête. Il y a contradiction entre ces visages au saindoux et cette tension musculaire. Mais c’est ainsi.

Cesare Pavese, Turin

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Raconter les choses incroyables comme si elles étaient réelles – système antique ; raconter les choses réelles comme si elles étaient incroyables – moderne.

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Bertolt Brecht, Los Angeles

Ce que je fais volontiers, c’est l’arrosage du jardin. Étrange comme la conscience politique influe sur toutes ces opérations quotidiennes. D’où vient autrement la crainte qu’un morceau de gazon puisse être oublié, que la petite plante là-bas puisse ne rien recevoir ou recevoir moins, que le vieil arbre là-bas puisse être négligé tant il a l’air robuste. Et mauvaise herbe ou pas, ce qui est verdure a besoin d’eau, et on découvre tant de verdure en terre à partir du moment où on se met à arroser.

Klaus Mann, New York

Mon agent me fait savoir que mes honoraires pour la conférence d’hier me seront adressés aussitôt que les dames de New Haven les auront envoyés: c’est probablement l’histoire de quelques jours seulement…

Mon nouvel ami au Chicago Sun, Mr. Spectorsky, est enthousiasmé par mes critiques de Virginia Woolf et de Maurois; mais ils ne paient qu’à la parution: c’est une question de quelques semaines seulement.

Tomski a le sentiment que la moindre demande d’argent de ma part pourrait détruire notre amitié. Christopher commence lui-même à manquer d’argent. La maison d’édition L.B. Fisher doit rester fidèle à sa politique financière extrêmement prudente – et je ne sais ni comment survivre à aujourd’hui, ni comment exister demain.

Ernst Jünger, Suresnes

Violentes crises pendant la nuit: la frousse. S’y ajoutent les ruminations: de Charlemagne à Charles Quint, de la Réforme aux troubles qui ont suivi la Première Guerre mondiale.

Pêchant au bord de la mer, je prenais une grande tortue qui, après que je l’eus tirée à terre, m’échappa et s’enfonça dans le sol. En la poursuivant, non seulement je me blessai avec l’hameçon, mais une sorte de répugnante vermine marine jaillit de la bête et grouilla sur moi avec ses innombrables pattes. C’était la première fois qu’une tortue m’apparaissait en rêve, et ce fut d’une façon très significative.

A midi, on me laissa sortir, et l’on nota dans mon livret individuel: « Catarrhe anacide de l’estomac. » La Doctoresse, qui semblait avoir redouté quelque chose de plus grave, se réjouit de ce diagnostic, et elle s’entretint une fois encore avec le médecin-chef dont elle avait fait la connaissance à la clinique Bergmann. Puis Rehm vint me chercher. J’allai avec lui en voiture au Majestic pour y faire mes préparatifs de départ.

Le mercredi 25 février 1942

février 25, 2011

Michel Leiris, Paris


D’après ce qu’ont su les familles, c’est avant-hier qu’a eu lieu l’exécution, vers 15 heures, ou 18 heures (dans ce dernier cas, juste au moment où commençait Don Juan). Les condamnés ont été emmenés en car automobile de la prison de Fresnes au Mont-Valérien. On leur a fait traverser Paris et le trajet a duré environ une heure. Il y avait là un aumônier. Pendant toute la route, ils ont chanté, parlé entre eux gaiement des divers coins de Paris qu’ils reconnaissaient. Ils ont aussi refusé de se laisser bander les yeux.

Je devrais être épouvanté de consigner cela sur ce cahier, comme quelque chose d’aussi abstrait…

Par ailleurs, nous avons su que D[eborah] L[ifchitz], arrêtée par la police française samedi 21 au matin, allait être envoyée pour six mois à la caserne des Tourelles.

Victor Klemperer, Dresde


Debout dans la nuit noire, une heure trop tôt, avant cinq heures. Si je me recouche, je vais me réveiller trop tard et être obligé de partir sans me laver ni prendre mon petit déjeuner comme dernièrement. Parfois, quand je me lève trop tôt, je fais la lecture à Eva – aujourd’hui, elle dormait encore. Ainsi donc un instant de gagné pour le journal. (L’après-midi, toujours autant à faire dans la maison, et il faut tellement de temps pour manger à sa faim.)

Ça me fait du bien d’être avec des gens tous plus âgés que moi. La plupart sont plus gauches, plus faibles, plus souffrants que moi, ils sont tous proches de la mort, et tous vivent, comme si cela allait de soi, dans un monde dénué d’esprit. Ils vont tous se coucher à neuf heures, et ils profitent moins que moi de la journée. Mais: lequel d’entre eux a encore une tâche qu’il aimerait mener à son terme? – Dans le fond, pas de différence entre jeunes et vieux. Quand les vieux sont entre eux ils n’ont pas besoin de faire preuve de dignité, leurs conversations sont remplies à 90% par des blagues sexuelles. Le reste étant occupé à manger et à boire – aujourd’hui comme pendant la guerre précédente. – La conversation sérieuse tourne évidemment autour de cette question: combien de temps encore? Hier, Aufrichtig avait le torse bien bombé. « Mon frère de Berlin – il a tellement de relations avec des officiers aryens et des hommes de troupe… L’armée est en grande partie démoralisée. – En plus, difficultés de ravitaillement croissantes. En avril, c’est la catastrophe… environ la moitié de la récolte de pommes de terre est détruite. »

Bertolt Brecht, Los Angeles


Le Congrès a résolu de s’attribuer une pension, un mouvement a été lancé pour collecter les dons en faveur du Congrès menacé de famine

Adam Czerniakow, Varsovie


Le matin, la Communauté. 0°C. A midi – à l’hôpital rue Stawki. Le prof. Hirszfeld a fait un exposé sur le sang et les races. Ensuite, le Dr Stein a présenté l’autopsie d’une femme de 30 ans, morte de privations – mère de 5 enfants (et, de plus, 5 fausses couches).

J’ai reçu à la Communauté la visite de Gancwajch avec des demandes de nature personnelle. Personnage ignoble, méprisable.

Inventivité juive dans le ghetto: préservatifs faits avec des tétines pour bébés, des lampes à carbure [à acétylène] faites à partir de boîtes métalliques de cigarettes « Mewa » [« Mouette »]