André Gide, le 14 juin 1940, Vichy

L’allocution de Pétain est tout simplement admirable: « Depuis la victoire, l’esprit de jouissance l’a emporté sur l’esprit de sacrifice. On a revendiqué plus qu’on a servi. On a voulu épargner l’effort; on rencontre aujourd’hui le malheur. » On ne peut mieux dire, et ces paroles nous consolent de tous les flatus vocis de la radio.

Le 24 juin 1940, Vichy

Hier soir nous avons entendu avec stupeur à la radio la nouvelle allocution de Pétain. Se peut-il? Pétain l’a-t-il prononcée? Librement? On soupçonne quelque ruse infâme. Comment parler de France « intacte » après la livraison à l’ennemi de plus de la moitié du pays? Comment accorder ces paroles avec celles, si nobles, qu’il prononçait il y a trois jours? Comment n’approuver point Churchill? Ne pas donner de tout son coeur son adhésion à la déclaration du général de Gaulle?

Apprenant par la radio, les journaux, les voix officielles ou le bouche-à-oreille que l’armée allemande avait attaqué la Pologne, le monde entier est entré « dans la guerre » le 1er septembre 1939. Certains États étaient déjà en conflit, d’autres pas encore, mais la plupart des gens ont compris qu’une nouvelle catastrophe était en marche. Elle les toucherait de près ou de loin. C’était une première dans l’histoire (bien plus que la première guerre mondiale), une autre mondialisation. « Dans la guerre » donc, mais où? Et comment?

Début d’une série, je ne sais trop où elle mènera. Il s’agit de confronter un certain nombre de carnets, journaux, lettres rédigé(e)s le même jour, en différents points du monde en guerre, par des écrivains (européens pour la plupart). Pas de règle bien précise quant au choix des auteurs, des textes et des dates (sinon le respect de l’ordre chronologique), pas de nombre d’articles fixé (un par semaine peut-être, mais pendant combien de temps?), pas d’autre objectif que d’observer ce qu’on écrit, dans le registre très large de l’intime, quand on est plongé d’une manière ou d’une autre dans la même catastrophe. Faut-il la chroniquer, l’analyser, lui échapper en se réfugiant dans l’œuvre à construire, dans ce qui reste de beau à contempler, l’approuver, s’y engager au risque de perdre l’autonomie gagnée par la « corporation » depuis le 19ème siècle, le détachement de « l’art pour l’art »?

Si, en préambule, je fais un peu l’inverse de ce que j’annonce, si au lieu de citer deux auteurs qui ont écrit à la même date, je préfère donner à lire deux entrées éloignées de quelque jours du journal du même (le même?) Gide, c’est pour souligner les limites évidentes des futurs billets et les précautions nécessaires à leur bon usage. Dire une fois pour toutes qu’on ne saurait juger de l’attitude d’un homme à travers un seul texte et que la période a suscité de nombreux revirements chez les gens de lettres, comme chez leurs contemporains. « Je flotte comme un bouchon », écrivait dans une lettre Roger Martin du Gard le 22 juillet 1940. Le nez sur les événements, le déchiffrement de la situation échappait à beaucoup, qui ont pu voire un instant, comme Gide un mois plus tôt, Pétain en chef de guerre énergique. Dans cette situation confuse, où Vercors lui-même croyait de Gaulle mandaté par le gouvernement provisoire pour lancer son appel du 18 juin, la clairvoyance de quelques uns est d’autant plus remarquable. Les citations ne sauraient remplacer la lecture d’ensemble des œuvres d’où elles sont extraites et ne doivent pas faire oublier cette évidence qui, pour certains, n’a rien d’une excuse: les hommes de ce temps ne savaient pas tout ce que nous savons.

C’est aussi un moyen de rappeler que pour comprendre leurs trajectoires et leurs écrits, on ne peut pas se passer non plus de la lecture de quelques ouvrages d’histoire. S’agissant du contexte français, La Guerre des écrivains de Gisèle Sapiro (dans lequel j’ai puisé les références à Martin du Gard, Vercors et Gide) me parait particulièrement indiqué parce qu’il dépasse la simple histoire politique des intellectuels. Dans cette dernière, qu’illustre le classique et utile Histoire des intellectuels en France de Dreyfus à nos jours de Sirinelli et Ory, les écrivains apparaissent parfois comme de purs esprits réagissant à la conjoncture, alors que celui de Sapiro insiste davantage sur les inerties institutionnelles et sociologiques à l’origine de leurs attitudes. Certains positionnements se comprennent uniquement en ayant à l’esprit les débats d’avant 1939, les positions acquises au sein du « champ littéraire », les réseaux constitués alors que la guerre débute.

Les entrées pourront paraitre sèches, décontextualisées, hasardeuses. Les commentaires permettront sans doute de les compléter, sachant qu’elles veulent en réalité poser ce genre de questions plus larges, naïves, qui m’ont toujours fasciné: « que faisait untel au même moment? » et « que se passait-il ce même jour, en tel endroit? ». Celle à laquelle le cinéaste Tsai Ming Liang a déjà répondu, et qui fut reprise récemment par Serge Gruzinski dans son étude sur ce qu’on savait de Mexico à Constantinople (et inversement) aux temps modernes: « Et là-bas, quelle heure est-il? »

Il s’agira d’écrivains, de grands esprits européens de l’époque, de ceux qui pèsent leurs mots parce que c’est leur métier. Cependant c’est Adam Czerniakow, ingénieur de formation, nommé président du conseil juif de Varsovie lors de la création du ghetto, qui me servira le plus souvent de point repère, dans l’oeil du cyclone. Il a tenu ses Carnets au jour le jour, du 6 septembre 1939, assiégé dans la capitale polonaise, jusqu’à son suicide le 23 juillet 1942. Grâce notamment aux efforts de Raul Hilberg, ils ont connu une diffusion mondiale depuis leur publication en anglais dans les années 70 .

Le titre de la série est aussi un hommage à une très belle exposition, de celles qui émeuvent parce qu’elles font réfléchir, que j’avais pu voir à Barcelone au CCCB. « En Guerra », c’était le titre.

Les articles seront publiés au coup par coup sur Norwich, au milieu des autres, et un onglet en haut de page leur sera réservé, mais pour plus de lisibilité et un archivage plus pratique, j’ai créé un nouveau blog: Dans la guerre.

Les entrées y seront publiées simultanément sous une en-tête tirée du documentaire La langue ne ment pas, que Stan Neumann a consacré aux Journaux de Victor Klemperer (j’en ai déjà parlé). C’est sur ce type de machine à écrire, saisie par l’Armée rouge dans une administration abandonnée par les nazis, qu’il a recopié ses notes (ses « soldats de papier ») après guerre. L’auteur de la Lingua Tertii Imperii (LTI) ne manque pas de noter qu’une touche permet d’écrire d’une seule frappe les deux « S », stylisés pour l’occasion.

Dans la guerre lui fera bien entendu une large place et sera ainsi constamment placé sous son regard critique, à la lumière de son ironie désespérée.

Note: un lecteur a eu l’amabilité de m’envoyer les références de la photographie du soldat qui sert d’affiche à l’exposition « En Guerra ».  Il s’agit en réalité de jouets, le travail a été réalisé en 1977 par les artistes David Levinthal et Garry Trudeau. On trouvera des exemples de leurs travaux ici.

Pour m’écrire

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