Le lundi 7 juin 1943

novembre 7, 2011

Ernst Jünger, Kirchhorst

Lecture : retour à Lichtenberg, rare exemple d’un Allemand qui sait se limiter. On dirait que la race germanique, pour ne point s’égarer dans les éléments, a toujours besoin d’un quelconque fardeau, d’une sorte d’entrave. Ce peut être, comme chez les Anglais, la contrainte de la mer, ou bien, comme chez Fontane, un apport de sang occidental. Pour Lichtenberg, c’est la bosse qu’il porte.

L’Allemand est comme ces vins qui sont meilleurs coupés.

Autre lecture, le Naufrage de la Méduse, de Corréard et Savigny, Paris, 1818. L’aspect instructif de ces naufrages – j’en ai récemment étudié un certain nombre – , c’est qu’ils sont des fins du monde à petite échelle.

Victor Klemperer, Dresde

Misères de ces temps : les deux petits garçons Hirschel jouaient il y a encore quelques mois dans le jardin de leur villa. Puis les parents ont dû emménager dans la maison de la Communauté. Les enfants étaient venus jouer ici avec les enfants Eisenmann. Puis il y a eu la peur du père Eisenmann, dans ce cas bien fondée, parce que les enfants font du bruit en jouant, les enfants aryens du portier viennent se mêler innocemment à ceux qui portent l’étoile, et dans la rue il y a des passants aryens qui observent la scène. Que l’un d’eux fasse état d’une telle promiscuité à la Gestapo et les conséquences pourraient être fatales. On a donc envoyé les enfants Hirschel jouer au cimetière juif. Ils ont fait un tapage inconvenant en jouant entre les tombes, et ils ne se sont pas bien entendus avec la petite fille polissonne de l’administrateur Jacobi. Ce qui a entraîné un surcroît de bruit, et maintenant même le cimetière leur est fermé. Frau Hirschel s’est alors adressée à Eva pour qu’elle fasse en sorte que les enfants Hirschel puissent à nouveau venir jouer ici avec ceux des Eisenmann – les enfants aryens des  portiers devaient être pendant ce temps cantonnés sur une autre parcelle de jardin. Mais c’est vraiment trop demander. En temps normal, les enfants Rasch auraient le même droit que ceux des Eisenmann, sans parler de ceux des Hirschel ; déjà en temps normal, il ne serait guère possible, ou tout au moins fort indélicat, de vouloir mettre à part les rejetons des portiers. Mais encore plus aujourd’hui, alors que les Eisenmann dépendent de la bonne volonté des portiers, et que les portiers accomplissent un acte téméraires en laissant jouer leurs enfants avec ceux qui portent l’étoile… Et puis Schorschi Eisenmann trottine derrière Frau Rasch comme un petit poussin derrière la poule, et la brave femme le dorlote tant et plus.

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Le mercredi 7 avril 1943

octobre 5, 2011

Michel Leiris, Paris

Dimanche dernier 4 [avril], dans l’après-midi, attaque des usines Renault par l’aviation américaine. Plusieurs bombes tombent sur le champ de courses de Longchamp, dont c’était la réouverture et où est installée une batterie de D.C.A. D’une manière générale, peu de foules me dégoûtent autant que celle des hippodromes ; j’éprouve cependant quelque pitié à l’égard de la cinquantaine de personnes tuées ainsi dimanche (cette pitié mêlée de terreur que m’ont toujours causée les accidents de la rue). Envisageant aujourd’hui cela d’une façon tout intellectuelle, je considère que – sous un certain angle – il apparaît normal que pareil coup du destin ait eu pour théâtre un lieu consacré aux jeux de hasard ; cela fait penser également aux horreurs du cirque romain. Me revient cette vieille idée d’une loterie où il y aurait des négatifs à côté des lots positifs, une loterie qui, par exemple, à chaque tirage, ferait un milliardaire et un condamné à mort. Seule façon d’ennoblir ces jeux de hasard, qui ainsi auraient un autre ressort que le simple gain.

Léon Werth, Bourg-en-Bresse

A Billancourt comme à Lorient, les Américains ont été cruellement maladroits. « Ont-ils du moins fait du bon travail ? » Ainsi parlait une vieille dame dans un train.

Je croyais que le bourg connaissait ses mouchards, qu’ils étaient une douzaine à peine, une dizaine de minimes fonctionnaires lâches ou boutiquiers échauffés. Mais M. tient d’un policier de Lons qu’ils sont cinquante-deux et que chacun possède une mitraillette.
Il paraît qu’il est des bourgs et des villages où personne n’est parti pour l’Allemagne, où l’on a compliqué au plaisir la tâche des agents de contrôle. Personne n’entrait en relation avec eux, personne ne leur adressait la parole. Ils ne supportaient pas d’être enfermés dans le silence et demandèrent à changer de poste.
Puissance et dignité du silence. Mais la caissière d’un hôtel de Bourg ignore cette puissance et cette dignité. Hier, elle faisait la coquette avec un officier allemand, qui lui lançait de lourds compliments.

Le ciel est couvert. Il va pleuvoir. Les cerisiers en fleur ont un ton de linge sale.

Le Lundi 4 janvier 1943

septembre 19, 2011

Thomas Mann, Pacific Palisades

Vent de foehn, très chaud à midi. Ce matin, me suis promené en montant la côte. Ai travaillé après le petit déjeuner ; j’arrive presque à la fin. Suis monté, ai fait la manucure, le shampoing et le rasage, me suis rassis et ai écrit, exactement jusqu’au signal du lunch, les dernières lignes de « Joseph le Nourricier » et donc de « Joseph et ses frères ». J’étais à la fois ému et triste. Mais c’est ainsi, c’est fait, tant bien que mal. J’y vois bien plus un monument de ma vie qu’un monument de l’art et de la pensée, un monument de ténacité. – K. était émue. Il est arrivé beaucoup de courrier. J’ai fait la sieste, un peu agité. Après le thé, ai travaillé avec Konni. Quand je suis sorti prendre l’air, j’ai eu une conversation avec la « jolie fille», la fille d’Huldschinsky, qui était en pantalon et attendait l’auto du jardinier. Ai été saisi par la beauté de son nez, de ses yeux et de sa bouche. – Ai fini de lire Raskolnikov. Tout de suite après le dîner, ai donné lecture à K., Borgese et Medi des deux paragraphes de conclusion. Impression réconfortante, grande émotion de Medi. Il y a eu du champagne. Frank a téléphoné, ému. – Les Russes avancent vers les champs pétrolifères de Krozni.

André Gide, Tunis

Visite du petit Charles Pérez, qui continue à prodiguer ses soins aux blessés des bombardements, engagé volontaire dans la brigade de secours. Il dit qu’on entend encore les appels de cinq familles ensevelies sous les décombres du « Foyer du Combattant », grand immeuble de ciment armé, qui s’est écroulé tout entier, couvrant d’épais blocs de maçonnerie ceux qui s’étaient réfugiés dans les caves… Ces blocs énormes ne peuvent être soulevés que par des grues puissantes, que l’on attend de jour en jour. On parvient à envoyer aux emmurés de l’oxygène qui les maintient encore en vie.
Charles Pérez me quitte pour aller faire un bout de toilette chez ses parents ; occupé de jour comme de nuit, il n’a pu rentrer chez lui ni se dévêtir depuis huit jours.

Klaus Mann, New York

Appel sous les drapeaux. Grand Central Palace.