Le dimanche 28 novembre 1943

février 12, 2015

Jean Guéhenno, Paris

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Le temps me manque pour tenir ce journal. Je cours d’une tâche à l’autre. Vraiment « en proie aux enfants et aux jeunes gens ». J’ai compté: je vois environ trois cents élèves chaque semaine. J’ai dû changer, répartir les heures. Le jeudi, pour la sixième heure, je devais rencontrer les candidates à l’agrégation. Mais je bégayais littéralement de fatigue. J’ai remis l’heure au mercredi. ce sera la quatrième heure: elles ont quelques chances de plus avoir encore quelque chose à dévorer.

Je lis un petit livre que m’ont envoyé les dominicains. La France pays de mission? La déchristianisation de la France serait déjà si profonde que les prêtres devraient désormais, pour ramener la masse française à la foi, procéder comme ils procèdent au Cambodge ou au Tchad. Tel quartier de la banlieue parisienne est aussi « païen » qu’un grand village de l’Oubangui. Les chiffres, les graphiques publiés dans ce petit livre, de tels aveux, autrefois quand je croyais si fort à la raison et avais tant de confiance en l’homme, m’auraient seulement réjoui sans doute. Ils m’inquiètent un peu aujourd’hui. Non que m’émeuvent les déclamations de ces « missionnaires » et que je croie, comme eux, que toute moralité ouvrière soit perdue parce que les ouvriers ne vont plus à la messe. le christianisme se mourait; s’il est désormais tout à fait mort, c’est peut-être une hypocrisie morte. Mais il faut bien le dire, rien encore n’a remplacé dans les âmes ce grand ordre, ce moyen de prières et de songes qu’étaient pour elles le christianisme au temps de sa force et de son rayonnement. De toute manière, il ne peut s’agir de le restaurer ni de le ressusciter. Les auteurs de ce petit livre s’interrogent vainement sur les raisons de cette déchristianisation: ils ne peuvent ou ne veulent les reconnaître. C’est qu’on ne peut plus croire ce qu’ils demandent de croire. Mais que peut-on, que doit-on croire?

Mihail Sebastian, Bucarest

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Gomel occupé jeudi par les Russes. Depuis deux jours, les Allemands ne parlent plus de la grande contre-attaque qui devait leur permettre de reprendre Kiev. Berlin subit une série de violents bombardements. Mais la guerre est toujours la même: longue, grise, accablante. Et notre question toujours la même: quand se terminera-t-elle?

Le jeudi 11 novembre 1943

novembre 11, 2013

Bertolt Brecht, Los Angeles

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Steff collectionne de vieux disques avec des morceaux de jazz jadis célèbres. Il y eut là un commencement de musique populaire, elle atteignit quelques sommets et se déprava, le tout très vite. Dans ce genre de domaine, rien ni personne n’arrive à quoi que ce soit. Après leur premier opuscule, les écrivains sont attirés à Hollywood et pressés comme des citrons en un tournemain. Ils n’écrivent pour personne. Tous boivent. Voir dans ce milieu Döblin et Heinrich Mann est éprouvant. Ils ne réussissent tout simplement pas. H. M. n’a pas l’argent pour appeler un médecin, et son cœur est usé. Son frère, avec la maison qu’il s’est fait bâtir et 4 ou 5 autos, le laisse littéralement crever de faim. Nelly, 45 ans seulement, vulgaire et d’une joliesse grossière, a travaillé dans une blanchisserie, elle boit. Tous deux sont installés dans une très petite villa d’Hollywood, étouffante, sans jardin, avec de pauvres meubles et les rares livres de Mann sauvés du naufrage. Et, parlant un jour du retour, il dit encore : « est-ce qu’on pourra emmener ses affaires, est-ce que cela ne reviendra pas trop cher ? À mon âge, je ne voudrais pas repartir encore une fois de rien. Plutôt rester ici. » Mais maintenant, évidemment, il sait qu’il ne peut rester ici s’il ne veut pas mourir de faim. « Si je vois encore un quelconque Ebert saluer l’armée invaincue devant la Porte de Brandenbourg, je vide tout un revolver, il n’a pas besoin d’être chargé. »

Jean Giono, Manosque

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Cette nuit, de nouveau alerte. La sirène sonne à 2 heures et demie. Je vais rassurer ma mère qui dormait d’ailleurs et n’avait pas entendu. Au surplus ce que je prenais pour le commencement de l’alerte était la fin. Je n’avais pas entendu le premier avertissement (vers 1 heure, je crois). Ce matin à 9 heures gros passage d’avions très haut.

La légende. Cette fois c’est Le Petit Marseillais qui annonce que j’ai touché 4 million ! Il en profite pour faire un parallèle avec Verlaine qui, dit-il, lui est mort dans la misère.

Commencé le texte sur Virgile. Je relis la Correspondance de Stendhal par le commencement, quand il avait 17 ans et qu’il écrivait à sa sœur Pauline.

À midi moins le quart, de nouveau alerte. J’étais en ville. Tout le monde court. Les agents sifflent et font rentrer les gens, arrêtent les autos, vident les cafés. Je fais un tour pour tâcher de rencontrer Aline qui doit rentrer de l’école à cette heure-ci. Quand je passe sur le boulevard de la Plaine, c’est déjà désert et c’est tout juste si devant le commissariat on ne m’enjoint pas se circuler. J’arrive ici et c’est le plus beau temps du monde, allègre et tiède, grand soleil, le calme, les feuillages d’or, le ciel bleu. Plus de bruit, tout le monde s’est terré. Sonne midi dans une splendeur de Paradis terrestre.

(…)

Léon Werth, Bourg-en-Bresse

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Le rêve se constituerait-il des magasins d’accessoires, qu’il utiliserait selon ses besoins ? D’un rêve, dont le motif était la réapparition du maire en fuite, je retiens seulement ceci : le maire est d’abord coiffé d’une casquette quelconque. Il la remplace par une petite calotte blanche, que je le prie d’ôter, car cette tâche blanche éclate, visible de partout, attire l’attention. Enfin, dans un dernier épisode il est coiffé d’une casquette noire, de forme peu courante, soutachée, dont les bords et la visière sont couverts d’ornements noir sur noir. Cette casquette, pendant le rêve, ne provoque en moi aucun étonnement. Mais, après le réveil, je l’identifie. C’est la casquette que portait il y a huit jours, dans le car de Tournus à Louhans, un grand voyou de roulottier, de « camp volant », terriblement élégant.

Sur le quai de la gare, deux officiers passent et repassent, relèvent le plan d’on ne sait quoi. Ils semblent gonflés au saindoux. Et ils font les importants, par pour nous qu’ils ne voient pas. Et sur le quai, il n’y a personne. Ils font les importants, pour eux-mêmes. Ils tapent du talon de botte et dressent la tête. Il y a contradiction entre ces visages au saindoux et cette tension musculaire. Mais c’est ainsi.

Cesare Pavese, Turin

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Raconter les choses incroyables comme si elles étaient réelles – système antique ; raconter les choses réelles comme si elles étaient incroyables – moderne.

Le lundi 20 septembre 1943

septembre 20, 2013

Jean Giono, Manosque

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Il y a une telle confusion dans les esprits que, même parmi les meilleurs de ma connaissance il n’y en a plus qui sachent encre se conduire d’après les simples règles de la noblesse et de la grandeur. R. B. a été dans la camaraderie du Contadour un camarade qui me semblait capable de comprendre et d’utiliser ces règles en toutes occasions. Il était clair et assez lumineux, et si je m’inquiétais de le savoir assidu aux cours d’officiers de réserve, j’imaginais que c’était par nécessité de position sociale (il est professeur d’École normale). Ses convictions s’il les exprimait loyalement étaient pacifiques et humaines. Il n’a pas su rester intact dans l’entrecroisement des propagandes. Il m’est difficile d’imaginer que c’est le même qui est mêlé aujourd’hui à des dépôts d’armes, qui part en dissidence et distribue des mitrailleuses aux jeunes gens cachés dans son département. Je sais – si je tiens compte du souci terrible qui dévore son cœur – (son amour pour M., son fils fou) qu’il y a sans doute des excuses dans son désir de s’évader à tout prix de cette inconcevable misère de sa vie. J’espérais toutefois qu’il s’évaderait dans le sens de la hauteur.

Il y a évidemment une très grande séduction, dans notre monde moderne et machinal, à devenir brusquement le partisan d’une guerre de religion. Cela doit donner l’impression qu’on est malgré tout un être pensant. Et, après le sort qui a été fait dans les années 30-40, cela doit être d’un seul coup si tonique qu’il est difficile de résister. (…)

Paul Claudel, Brangues

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Voyage en auto à Avignon pour voir ma sœur Camille. Arrivé à 7 h. Couché au prieuré à Villeneuve-lès-Avignon. Lever du soleil dans ce beau ciel du Midi. Le matin pendant 2 h. tourné autour de l’église hermétiquement fermée. 3 notes mélancoliques de la cloche. Chapelle de l’Hospice avec ces 2 grandes statues dorées dans le soleil. Vers 10 h. Montdevergues. Le directeur me dit que ses fous meurent littéralement de faim : 800 sur 2000 ! La doctoresse sage et frêle. Camille dans son lit ! une femme de 80 ans et qui en paraît bien davantage ! L’extrême décrépitude, moi qui l’ai connue enfant et jeune fille dans tout l’éclat de la beauté et du génie ! Elle me reconnaît, profondément touchée de me voir, et répète sans cesse : Mon petit Paul, mon petit Paul !! L’infirmière me dit qu’elle est en enfance. Sur cette grande figure où le front est resté superbe, génial, on voit une expression d’innocence et de bonheur. Elle est très affectueuse. Tout le monde l’aime, me dit-on. Amer, amer regret de l’avoir ainsi si longtemps abandonnée ! – Retour dans l’après-midi, sans déjeuner. Arrivée à Brangues à 4 h.

Madame Rockseth, mère de la petite Odile Rockseth, épouse de Guillaume de Van, m’écrit que « cette petite Odile a quitté son corps de mort le 21 août de cette année ». Je l’avais connue au sana de Saint-Hilaire. Privations ! Rechute.

Robert Walser, Herisau

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Chère Lisa,

Je viens d’apprendre par Fanny que tu es malade, ce qui me fait de la peine. Toutefois, j’ose bien espérer que tu recouvreras la santé. Je te souhaite donc une guérison prochaine et profite de l’occasion pour te remercier chaleureusement de tout ce que tu as fait et été pour moi. Aie confiance et courage, tu te relèveras bientôt.

Avec mon fraternel salut

Robert

Ernst Jünger, Paris

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Commencé la deuxième partie de L’Appel : « Le Fruit ».

Lecture : Fossiles classiques, de A. Chavan et M. Monotoccio, Paris, 1938. ce livre m’apprend que mon petit coquillage en spirale porte le nom de Cerithium tuberculosum. Le grand spécimen que j’avais trouvé près de Montmirail, dans un cratère d’obus, s’appelle Campanile giganteum. Lamarck est le premier à les avoir décrits tous les deux.

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